L’activation des pouvoirs exceptionnels par le chef de l’État n’a eu lieu qu’une seule fois depuis 1958. Ce mécanisme, prévu pour répondre à une menace grave et immédiate, confère à l’exécutif une latitude inégalée dans l’histoire institutionnelle française. Plusieurs voix, au sein du monde juridique comme de la classe politique, s’accordent à dénoncer une absence de contrôle effectif sur ces prérogatives.
Le Conseil constitutionnel n’intervient qu’a posteriori et dans des conditions restreintes. Malgré les réformes constitutionnelles successives, cet outil demeure inchangé, cristallisant la méfiance autour du risque d’un pouvoir sans contrepoids.
Ce que prévoit réellement l’article 16 de la Constitution française : origines, fonctionnement et portée
L’article 16 de la Constitution française, adopté en 1958, naît d’un contexte où la République vacille. La guerre d’Algérie attise les tensions, l’édifice institutionnel menace de s’effondrer. Face à l’urgence, le général de Gaulle impose ce texte : donner au président la capacité d’assumer tous les pouvoirs publics si le fonctionnement normal des institutions est interrompu et que l’intégrité du territoire ou l’indépendance nationale sont en jeu.
Dans ce dispositif, une réalité s’impose : seul le président détermine si les circonstances l’exigent. Il consulte alors le premier ministre, les présidents des deux assemblées et le Conseil constitutionnel. Mais ces avis ne l’engagent pas. La décision lui appartient entièrement.
À partir de là, le parlement est mis entre parenthèses. Le président peut prendre toutes les mesures qu’il juge nécessaires, y compris dans le domaine législatif, sans attendre le feu vert des députés ou des sénateurs.
La durée d’application ? Aucune limite fixée dans le texte. Seule une éventuelle saisine du Conseil constitutionnel après trente jours, par les présidents d’assemblée, soixante députés ou soixante sénateurs, peut ouvrir un examen du maintien des conditions justifiant cette situation d’exception. Les autres articles de la Constitution continuent de s’appliquer, sauf si leur application s’avère manifestement incompatible avec les circonstances.
Ce système place ainsi les clés de l’État de droit dans la main d’un seul homme, tout en prévoyant des garde-fous très limités. L’article 16 demeure à part dans le droit constitutionnel français, à la croisée du politique, de la préservation nationale et d’un risque de présidentialisme sans partage.
Pourquoi son usage suscite-t-il autant de controverses et d’inquiétudes dans la vie politique contemporaine ?
Rien que l’évocation de l’article 16 de la Constitution fait ressurgir la crainte d’un déséquilibre institutionnel. Utilisé une seule fois, lors du putsch d’Alger en 1961, ce dispositif continue de hanter les discussions sur la séparation des pouvoirs. Son existence heurte la tradition républicaine française, qui repose sur la vigilance entre exécutif, législatif et judiciaire.
La préoccupation est palpable chez de nombreux constitutionnalistes. En temps de crise, les garanties des droits fondamentaux pourraient être suspendues, laissant l’ensemble des pouvoirs publics sous la seule autorité présidentielle. Plusieurs spécialistes du droit public insistent sur le danger d’une dérive incontrôlée, où le pouvoir s’affranchirait de tout contrôle démocratique. Les débats récents, qu’il s’agisse de la révision constitutionnelle ou des situations de crise, comme celle du Covid-19 ou des tensions sociales, prouvent que l’activation de l’article 16 reste d’actualité dans l’esprit de nombreux acteurs politiques.
Pour mieux cerner les inquiétudes, voici les points les plus souvent avancés par celles et ceux qui redoutent l’emploi de l’article 16 :
- Le contrôle a posteriori du Conseil constitutionnel est jugé trop tardif et limité
- Le parlement se trouve privé de son pouvoir d’initiative et de contrôle durant la période d’exception
- La durée d’application reste indéterminée, ce qui alimente la crainte d’une prolongation abusive
- Les consultations obligatoires n’ont aucun caractère contraignant pour le président
La commission des lois du Sénat, ainsi que plusieurs juristes et anciens membres du Conseil constitutionnel à l’image d’Éric Schoettl ou Pierre Camby, mettent en garde contre l’absence de véritables contre-pouvoirs. Même en cas de consultation de plusieurs organes, aucun n’a le pouvoir de bloquer la décision présidentielle. L’incertitude demeure sur la reprise du contrôle parlementaire a posteriori et sur la portée réelle des mesures adoptées pendant cette parenthèse institutionnelle.
La question reste donc entière : la France, marquée par son histoire et confrontée à des menaces nouvelles, souhaite-t-elle vraiment conserver un mécanisme aussi singulier, suspendu au-dessus du débat démocratique, prêt à être réactivé d’un mot ?


